Aller au contenu principal

InformationsPublié le 5 mai 2025

Entre conflit et coopération : mon engagement en Syrie

Depuis 1990, l’Armée suisse participe à l’ONUST en envoyant des observatrices et des observateurs militaires au Proche-Orient. Le secteur d’engagement de cette mission de l’ONU s’étend sur cinq pays : Israël, Liban, Syrie, Jordanie et Égypte. Le major Nadja Schatzmann était en mission jusqu'à fin mars 2025. Elle raconte ses expériences avant et après le changement de régime en Syrie.

Le major Nadja Schatzmann, en patrouille sur le Mont Hermon, fait une halte à la position de l’ONU « Hermon Hotel », à 2814 m d’altitude.

Texte et photos Major Nadja Schatzmann, officière d’opérations au sein de l’Organisme des Nations Unies chargé de la surveillance de la trêve (ONUST) au Proche-Orient. (Écrit pendant leur mission fin mars 2025)

J’ai passé les six premiers mois de mon engagement, de mars à août 2024, comme observatrice militaire sur le plateau du Golan, dans la zone sous contrôle syrien. Mon logement se trouvait dans un village situé à 15 minutes au sud-est de Damas. Pendant cette période, j’ai dû reconsidérer nombre de mes préjugés sur le pays et sa population. Je m’étais attendue à ce qu’en tant que femme, il me soit plus difficile d’entrer en contact avec les gens du coin. J’ai toutefois vite constaté que les femmes comme les hommes ont l’esprit ouvert et envie de communiquer. De plus, je n’ai jamais eu l’impression d’être traitée différemment de mes camarades masculins, ce qui m’a agréablement surprise. On m’a accueillie avec courtoisie, hospitalité et respect. Bien sûr, j’avais réfléchi au préalable à ma sécurité et à mes conditions de vie. Mais je n’avais pas imaginé qu’après à peine deux mois, je circulerais seule à travers Damas pour faire des courses ou prendre un café dans la vieille ville. Dans l’ensemble, ce fut une expérience très instructive et enrichissante.

Nouvelle fonction d’officière d’opérations

Très vite, on m’a encouragée à poser ma candidature pour un poste d’état-major au sein de l’Observer Group Golan Damascus (OGG-D). Vu que j’avais déjà suivi le stage de formation de commandement d’un corps de troupe et qu’il était prévu que mon prochain poste militaire soit celui de chef de l’engagement (S3), j’ai décidé de relever le défi et de devenir officière d’opérations OGG-D. J’ai pris cette fonction en septembre 2024. Depuis, je suis responsable de la planification, de la coordination, de la supervision et de l’évaluation de toutes les opérations tactiques de l’OGG-D. Nous recevons nos ordres de la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD), dont la tâche principale est de surveiller le cessez-le-feu entre la Syrie et Israël. L’OGG-D, subordonné au commandant de la FNUOD sur le plan opérationnel, observe, évalue et documente les activités qui violent l’accord entre les deux États ou qui pourraient le faire à l’avenir. Nos rapports sont envoyés directement au quartier général de l’ONU à New York.

Nos tâches principales consistent à occuper cinq postes d’observation et à effectuer des patrouilles quotidiennes dans le secteur d’engagement. Nous inspectons aussi le matériel militaire pour nous assurer qu’il est conforme aux dispositions de l’accord, notamment en termes de quantité. Enfin, nous menons des enquêtes conjointes en collaboration avec la FNUOD afin de clarifier certains incidents ou activités.

Coopération avec la FNUOD

Dans le cadre de mes fonctions, je suis chargée de planifier ces diverses opérations et de déployer efficacement les ressources humaines, matérielles et logistiques à disposition. Si un soutien opérationnel s’avère nécessaire, je le coordonne avec la FNUOD. En règle générale, nous pouvons remplir nos tâches de manière autonome, mais, parfois, nous devons solliciter un appui externe en raison de la situation sécuritaire. Par exemple, des troupes armées de la FNUOD escortent nos équipes d’observation lors des patrouilles dans le sud du Golan. Lorsque la FNUOD a besoin d’informations spécifiques, je révise notre planification en conséquence et transmets des ordres précis aux équipes d’observation, conformément aux objectifs de la mission. Les informations recueillies sont analysées et consignées dans des rapports, puis les enseignements tirés sont directement intégrés dans la planification de nos futures opérations afin de garantir la continuité et l’efficacité de notre mission.

Répercussions du changement de régime en Syrie

Le changement de régime en Syrie, dans la nuit du 7 au 8 décembre 2024, a eu un impact radical sur notre quotidien. Le week-end en question, l’armée syrienne s’est retirée du Golan, tandis que l’armée israélienne y a renforcé sa présence de manière significative. Depuis la mi-janvier 2025, le gouvernement de transition syrien a accru son influence sur le Golan et réoccupé des points stratégiques importants. Les deux parties demeurent favorables à la présence de l’ONU, leur attitude envers les troupes onusiennes restant amicale et constructive.

En raison des changements continuels, les besoins en information ne cessent d’augmenter. J’essaie de m’acquitter de mes tâches hebdomadaires avec les moyens disponibles et de concentrer nos opérations sur les zones prioritaires. Comme en ce moment certains itinéraires sont limités sur le plan technique et tactique, la coordination avec les responsables de secteur est plus importante que jamais. Grâce à nos contacts avec les officiers d’opérations des différents secteurs, nous parvenons à diriger les mouvements vers les zones prioritaires et à utiliser les ressources en exploitant les synergies, ce qui nous permet d’obtenir une image globale de la situation.

De précieuses expériences

Mon engagement en tant qu’officière d’opérations au Proche-Orient a non seulement été très exigeant sur le plan professionnel, mais il m’a aussi fortement marquée au niveau personnel. Le fait d’être responsable de la coordination et de la sécurité dans un secteur d’engagement complexe, peu sûr et instable m’a montré à quel point il est important de communiquer clairement, de prendre des décisions rapides en tenant compte de tous les aspects et de coopérer au-delà des frontières culturelles et organisationnelles.

Le lien privilégié noué avec la population – auquel je ne m’attendais pas – et la prise de conscience que derrière les conflits politiques il y a souvent des gens qui aspirent à la stabilité et à la paix ont été des expériences particulièrement enrichissantes. Elles ont durablement changé ma vision du monde et du rôle que j’y joue. Je repense avec fierté aux défis relevés, en espérant que ma contribution, aussi modeste soit-elle, servira à long terme les intérêts politiques et sécuritaires de la Suisse.

Après avoir crevé un pneu lors d’une patrouille d’observation militaire sur le Golan, le major Nadja Schatzmann et son collègue doivent changer une roue.

Des militaires suisses au Proche-Orient depuis 35 ans
En 1989, le Conseil fédéral a pris la décision de soutenir des missions de promotion de la paix de l’ONU par l’envoi d’observatrices et d’observateurs militaires. Le 19 mars 1990, il a décidé de mettre des officiers suisses à la disposition de l’Organisme des Nations Unies chargé de la surveillance de la trêve (ONUST) au Proche-Orient, fondé sur la résolution 50 du Conseil de sécurité, datée de mai 1948. Les premiers ont rejoint la région en avril 1990 pour effectuer leur travail conformément au mandat.