Le conflit soudanais complique la situation au Soudan du Sud
Comme dans presque toutes les missions de l'ONU, la situation sécuritaire se dégrade au Sud-Soudan, notamment en raison de la vague de réfugiés en provenance du Soudan. Cette situation a eu un impact direct sur le travail quotidien de l'officier d'état-major suisse responsable de l'établissement de l'état des lieux respectif au quartier général de la UNMISS (United Nations Mission in the Republic South Sudan) en 2023.

S’engager dans une mission de maintien de la paix sur le continent africain est une expérience hors du commun, surtout lorsque c’est au Soudan du Sud, un pays encore neuf. Depuis son accession à l’indépendance en 2011, le plus jeune État membre de l’ONU a subi deux guerres civiles (en 2013 et 2016). En septembre 2018, les parties adverses ont convenu d’une période de transition, déjà prolongée à deux reprises. Les premières élections libres depuis 2011 sont prévues pour décembre 2024.
La recherche de renseignements varie selon les saisons
Le Soudan du Sud est presque seize fois plus vaste que la Suisse, mais il ne compte que 300 kilomètres environ de routes asphaltées. Cela entrave fortement les activités des observatrices et des observateurs militaires, surtout pendant la saison des pluies, qui s’étend de juillet à octobre. Pour obtenir une image effective de la situation, il faut alors se rabattre sur les patrouilles en hélicoptère. Le manque d’appareils entraîne cependant des restrictions. La mobilité étant réduite, le personnel de la UNMISS ne peut pas se rendre dans de nombreuses régions pour recueillir toutes les informations nécessaires. Le quartier général à Juba, où j’exerce la fonction d’analyste senior dans l’unité de renseignement (U2), en subit aussi les conséquences : je suis chargé de dresser un tableau de la situation, ce qui n’est pas toujours facile dans ces conditions.
L’image de la situation est essentielle à la planification
C’est au quartier général que convergent toutes les informations en provenance des six secteurs du pays définis par l’ONU. Nous vérifions d’abord leur pertinence, leur source et leur plausibilité, ce qui représente souvent un grand défi. Ensuite, nous les condensons, puis les utilisons pour divers produits analytiques. En tant qu’analyste senior U2, je suis responsable de la gestion opérationnelle des analystes au quotidien. Faisant aussi office de lien avec le chef U2 et les organisations partenaires de l’ONU, je fixe des priorités, établis des prévisions et formule des hypothèses. De même, en accord avec le chef U2, je définis de nouveaux axes thématiques en fonction de la situation et des circonstances. Nous pouvons ainsi soumettre au commandant de la force une image de la situation accompagnée de scénarios possibles d’évolution qui nous permettent d’être réactifs lors de la planification des patrouilles ou des mouvements de troupes.
L’effectif actuel de la UNMISS avoisine 14 000 militaires représentant 73 pays, auxquels s’ajoutent les composantes policières et civiles. En vue des élections de décembre 2024, la UNMISS a demandé un bataillon d’infanterie supplémentaire comme réserve. Aujourd’hui, la mission dispose de 13 bataillons dans les domaines du combat, de la logistique et du génie. Par ailleurs, l’engagement de quelque 300 personnes chargées d’observer les élections est en discussion. Ces élections auront également une influence directe sur la UNMISS ; selon leur déroulement et leur résultat, une adaptation du mandat s’imposera.
Les réfugiés soudanais exacerbent les tensions
Depuis l’éclatement de la crise soudanaise à la mi-avril 2023, le Soudan du Sud fait face à un afflux de réfugiés. À ce jour, près de 25 000 personnes sont arrivées dans le pays, en majorité par le nord. La situation humanitaire, déjà précaire, se crispe, car les deux guerres civiles ont fait 2,3 millions de personnes déplacées internes, pour une population de 12,4 millions d’habitants. De plus, le Programme alimentaire mondial a dû réduire ses livraisons d’aide en raison de coupes budgétaires et l’approvisionnement des 22 camps de réfugiés répartis dans tout le pays s’avère difficile, en particulier pendant la saison des pluies. Les deux camps les plus touchés sont ceux de Malakal et de Renk, dans la partie nord du pays. Les tensions ethniques parmi les réfugiés y ont provoqué une escalade de la violence début juin 2023.
La situation migratoire tendue se reflète dans mon travail : il faut désormais élaborer à l’avance un plus grand nombre de scénarios intégrant une réflexion sur la réaction de la UNMISS en cas d’escalade interethnique dans le camp de Malakal, par exemple. La protection de la population fait partie du mandat de la UNMISS et doit être assurée avec les moyens en place. Le succès de la mission se mesure à la réussite et aux conséquences de la réalisation de cette tâche. À la mi-octobre 2023, un représentant du quartier général de l’ONU à New York a d’ailleurs effectué une inspection portant uniquement sur la protection de la population, ce qui illustre bien l’importance de cette tâche.