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InformationsPublié le 20 décembre 2023

Quand le morse était le seul mode de transmission sûre

Pour établir le contact entre la Suisse et les personnes engagées dans une mission de maintien de la paix dans divers terrains d’engagement, il est de nos jours possible – en fonction de la situation – d’envoyer un e-mail, de composer un numéro enregistré dans son smartphone ou de recourir à un téléphone satellitaire. Au cours des deux premières missions de promotion de la paix menées par l’Armée suisse en 1953 dans la péninsule coréenne, des opérateurs radio veillaient à maintenir la communication avec la patrie.

À partir d’août 1968, cette tâche a été confiée à Fritz Burkhalter et Ruedi Rieder. Tous deux travaillaient comme télégraphistes pour Radio Suisse SA lorsqu’ils ont décidé de mettre leurs compétences professionnelles au profit de la Commission de supervision des nations neutres en Corée (NNSC) pendant une année. Radio Suisse a employé jusqu’à 200 télégraphistes formés par elle jusqu’au début des années 70. La formation comprenait l’apprentissage de l’anglais, afin que les télégraphistes puissent prendre part aux radiocommunications internationales. L’Armée suisse a saisi l’occasion et signé un accord avec Radio Suisse, qui prévoyait que deux télégraphistes seraient mis à disposition chaque année pendant douze mois au profit d’une mission de promotion de la paix. La possibilité d’effectuer un engagement comme opérateur radio en Corée a séduit beaucoup de monde et il a même parfois fallu établir des listes d’attente. Les exigences étaient les suivantes : avoir effectué l’école de recrues, être célibataire et posséder de bonnes connaissances d’anglais.

Missions d'opérateur radio au sein de la NNSC à l'époque

Fritz Burkhalter et Ruedi Rieder se souviennent : « Nous n’avions alors rien qui nous retenait, nous nous sommes inscrits sur la liste et nous avons été sélectionnés. Nous ne savions pas vraiment en quoi consistait une mission militaire de promotion de la paix. Nous étions surtout motivés à l’idée de nous rendre dans une région inconnue, à une époque où les voyages vers des destinations lointaines faisaient encore figure d’exceptions. » Avant l’engagement, les deux hommes ont participé à trois après-midis d’information pour connaître les détails du voyage et les conditions sur place. Ils ont également reçu un classeur qui contenait leur cahier des charges et suivi une formation rapide à l’appareil de cryptage Enigma.

À Panmunjom, les opérateurs radio étaient chargés de prendre contact une fois par jour avec la station radio militaire de Bülach et l’ambassade de Suisse à Tokyo pour s’assurer de la bonne marche de la liaison radio. Si la liaison fonctionnait toujours, l’envoi et la réception d’un signal de code morse clair pouvaient cependant prendre jusqu’à deux heures. Les opérateurs radio dactylographiaient également les évaluations de la situation du chef suisse de la délégation NNSC, qui étaient transmises une fois par semaine par courrier diplomatique à l’ambassade de Suisse à Tokyo.

Peu de contact avec le monde extérieur

Les membres de la NNSC vivaient reclus dans leur camp situé sur la ligne de démarcation militaire entre les deux Corées. Fritz Burkhalter et Ruedi Rieder en ont pris pleinement conscience quelques jours avant Noël 1968. Le soir du 22 décembre, le chef de délégation avait été informé que l’équipage du navire américain USS Pueblo, retenu prisonnier par les Nord-Coréens, serait libéré à Panmunjom le lendemain. Cette information devait impérativement être transmise par radio au DFAE dans les plus brefs délais. « Nous avons crypté une brève communication à l’aide de notre appareil Enigma et les échanges réciproques de la liaison radio directe en code morse avec l’ambassade de Suisse à Tokyo ont parfaitement fonctionné. Mais à peine avions-nous commencé de transmettre notre message qu’un puissant brouilleur a été enclenché depuis le Nord, empêchant toute communication radio. Nous avons alors eu la preuve que nous étions surveillés en permanence par la Corée du Nord », se souviennent les deux anciens membres de la NNSC. La Corée du Nord n’activait pas le brouilleur pour le simple contrôle quotidien de la liaison radio, mais elle se méfiait de toute transmission de message à une heure inhabituelle. Finalement, les opérateurs radio ont transmis l’information par téléphone et l’ambassade de Suisse à Tokyo l’a directement fait suivre au DFAE à Berne par télex. Le lendemain, deux bus traversaient le « Bridge of No Return » pour ramener l’équipage de l’USS Pueblo jusqu’à la ligne de démarcation militaire à Panmunjom. Il s’est ensuite avéré que la libération de l’équipage de l’US Pueblo avait déjà été annoncée deux semaines auparavant dans tous les médias internationaux ! Mais les membres de la NNSC n’y avaient pas accès et personne ne les avait informés.

Au cours de l’hiver 1968-69, l’armée américaine a imposé un confinement, après que plusieurs incidents s’étaient produits le long de la ligne de démarcation militaire. « Nous sommes restés bloqués au camp pendant près de trois mois, sans pouvoir faire de sport car nous étions en hiver. Pour nous divertir, nous faisions de temps en temps quelques parties de jass le soir et les Américains nous laissaient regarder un film une fois par mois », racontent Fritz Burkhalter et Ruedi Rieder.

La délégation suisse comme tampon de paix

Quand on leur demande le sens de leur engagement, les deux anciens opérateurs radio expliquent : « Plus notre engagement en Corée se prolongeait, plus nous nous posions de questions au sujet de cette mission de promotion de la paix. En tant que Suisses parmi les quatre « États neutres », que pouvions-nous obtenir grâce à notre présence visuelle ? En examinant la situation quotidienne sur la ligne de démarcation, où les soldats sud-coréens et nord-coréens se faisaient directement face en se regardant en chiens de faïence, nous jouions en fait le rôle de tampon entre les deux puissances. »